L’industrie pour les nuls

Que l’on prenne la télévision, la radio, la presse écrite ou les réseaux sociaux, l’industrie apparait comme un truc où des patrons s’en mettent plein les poches tandis qu’ils ne rêvent qu’à faire disparaitre les emplois. La démission de Carlos Ghosn est en ce sens exemplaire puisque les commentaires ont porté immédiatement sur le niveau de ses indemnités de départ. On peut excuser les réseaux sociaux de ne pas aller à l’essentiel, cela veut dire que notre niveau d’éducation industrielle est faible, mais il est difficile d’avoir la même indulgence à l’égard de professionnels et l’on peut aussi s’étonner du silence assourdissant du monde patronal.

L’industrie transforme des matières premières en utilisant de l’énergie. L’énergie humaine a été remplacée au cours du temps par des instruments plus performants et moins pénibles tandis que l’on faisait plus appel à l’intelligence humaine qu’à sa force. Les nouvelles technologies permettent de mettre à la disposition du cerveau humain des traitements de données qui lui permettent de se recentrer sur la créativité et l’imagination. Mais le matériel, aussi sophistiqué soit-il peut connaitre des ratés ou des situations imprévisibles et c’est là qu’une autre qualité humaine est indispensable, le savoir-faire, l’expérience.

L’énergie disponible est donc un premier élément décisif de l’investissement industriel, et son cout essentiel pour déterminer une implantation. C’est une des raisons qui me conduit à plaider pour une politique énergétique rigoureuse économiquement car, jusqu’à il y a quelques années, celle-ci était réalisée avec le souci premier de l’indépendance et de la compétitivité. Après le choc pétrolier de 1973 nous avons conservé une compétitivité industrielle grâce à nos bas couts d’électricité en allant jusqu’à 75% de production à partir du nucléaire. Cette politique a été combattue par les anti-nucléaires et désormais par les anti-fossiles mettant en danger à la fois notre compétitivité industrielle et notre indépendance. Par ailleurs je pointe notre politique africaine en montrant qu’elle n’est pas responsable : on ne donne pas à ce Continent une aide efficace pour construire des installations électriques et énergétiques permettant son développement industriel.

Les hommes et les femmes qui constituent le tissu industriel s’organisent en entreprises de production. Ce tissu industriel regroupe des compétences variées, scientifique, technique, financière, commerciale, juridique… et chaque entité a besoin d’une stratégie, d’une vision, d’un enthousiasme en général personnifié par un chef d’entreprise qui permet à un ensemble disparate de se donner à fond pour faire réussir un projet devenu commun. Il n’y a pas d’exception à cette règle simple, elle peut choquer ceux qui défendent les coopératives ou la lutte des classes, mais ils pourront observer que les coopératives ont toujours eu besoin d’un leader et que les luttes ouvrières réussies ont débouché sur des accords patrons-salariés qui ont pu assurer le succès industriel. Sans chef d’entreprise qu’il soit officiel ou « de fait », pas d’industrie vivante et fructueuse.

 Sans ces activités de production, de transformation de matières premières locales ou importées, pas d’économie prospère. C’est la raison du retard de développement du Continent Africain, cela a été le problème de la Chine , et c’est l’explication, » a contrario » de l’explosion chinoise depuis que la production industrielle s’y est installée. Le déclin de notre pays depuis des dizaines d’années est directement lié à la disparition de nombreuses usines, non remplacées par de nouveaux centres de production. Il y a de nombreuses explications, de causes, à ce recul national, mais il serait bon que chacun comprenne que la plupart des maux actuels de notre société proviennent de cet abandon progressif de notre appareil industriel. En particulier nous n’allons résoudre le cancer du chômage sans renouveler et développer notre production, il n’y aura pas de « création d’emplois » par quelque miracle. Soit l’industrie nationale arrête de se déliter et repart au combat avec de l’innovation, de l’investissement, de l’ambition, de la qualité …et nous redeviendrons un pays où chacun peut trouver une place, soit nous ne voulons pas regarder la réalité en face et nous continuons à accuser le monde, les USA, l’Europe, la Chine…de leur méchanceté et les dirigeants politiques de leur incompétence et nous continuerons à régresser. Certes si d’autres politiques avaient été menées par le passé, si l’industrie avait été au centre des préoccupations et non l’écologie politique ou le traitement social du chômage, nous n’en serions pas là, mais notre pays souffre d’abord du manque de leaders industriels et de confiance des épargnants dans l’investissement industriel. Nous avons eu les dirigeants politiques et industriels que nous méritions et les échecs retentissants sont à la mesure de cet aveuglement général.

J’ai essayé en partant d’exemples précis de faire comprendre comment l’industrie fonctionnait et quels pouvaient être les ressorts d’un renouveau. J’ai expliqué les succès de Michelin, d’Air Liquide, de Total, de Dassault Systèmes, de Legrand, de Schneider Electric … les redressements spectaculaires de Renault et de Peugeot et les catastrophes passées de Pechiney, Arcelor, tandis que les nuages s’amoncelaient autour d’Alstom, Rhodia, Lafarge, Alcatel mettant à mal ces entreprises mais aussi l’ensemble du tissu industriel, économique et social dépendant d’elles. Je continue à espérer que certaines fabrications peuvent renaitre de leurs cendres pas encore éteintes car les compétences sont là encore , dans notre pays, même si elles ont été lâchement abandonnées par des irresponsables. Je plaide en particulier pour un renouveau nucléaire avec la reprise des turbo alternateurs d’Alstom vendus à General Electric ainsi qu’un nouveau départ pour l’hydraulique nationale à partir des installations ex-Neyrpic, ex-Alstom à Grenoble et Belfort . Mais ceci ne peut se réaliser que dans la mesure où le pays, ses responsables, ses citoyens, ont bien tous compris ce qui permettait leur épanouissement et leur niveau de vie, à savoir l’industrie , et les racines de son fonctionnement dans notre pays et pas dans un autre, à savoir les hommes , les femmes et les capitaux pour investir avec un gout du risque , car il y a risque dès que l’on fait un choix d’investissement .

Si les citoyens et ceux qui en sont les professeurs comprennent bien les nécessités de l’existence d’un tissu industriel , des règles internationales qui les régissent, peut-être pouvons-nous espérer que lorsque notre pays est attaqué dans son intégrité industrielle , on ne se réfugie pas dans le commentaire périphérique et finalement dérisoire.

La mondialisation a mis notre appareil industriel dans une compétition féroce à laquelle nous n’étions sans doute pas bien préparés. Nous avons cru pouvoir nous en sortir en devenant les meilleurs, les défenseurs héroïques de la planète, les plus moraux, ceux qui allaient donner l’exemple à tous les peuples avec un modèle social, un comportement exceptionnel dans les conflits, une sorte de ferment de conscience universelle. Mais la réalité doit nous réveiller, les Américains ont lancé leur Département de la Justice  à l’assaut de l’industrie Européenne , l’Allemagne a plié mais pas rompu, Siemens et Volkswagen sont toujours là, mais notre Alcatel et notre Alstom ont disparu… Maintenant dans un monde capitaliste où une minorité de 43,4 % équivaut à une prise de pouvoir pas absolue mais importante , nous nous faisons chahuter au point de perdre la boule pendant deux mois sans réaction officielle à l’égard d’un pays ami, capitaliste, qui possède un grand nombre d’investissements en France . Même, pendant cette période où on ne  peut que  s’interroger sur le caractère « nationaliste » du sort réservé à un dirigeant Français, Carlos Ghosn, nous accordons un marché important à travers EDF à une entreprise Japonaise Mitsubishi, au détriment de Framatome …sans qu’une seule interrogation ne vienne de nulle part ! Je vous rappelle que Carlos Ghosn venait de « sauver «  Mitubishi Motors en l’intégrant dans l’Alliance Renault-Nissan qu’il présidait ! A cet égard cette entreprise a été dirigée et intégrée après achat de 34% de Mitsubishi Motors par Nissan, ce qui montre que le capitalisme dont je parle est bien celui qui a cours au Japon .

Comment rédiger « l’industrie pour les nuls » et le distribuer dans les écoles et dans les cercles de presse ? Comment apprécier l’état des lecteurs potentiels ? Il y a urgence .

3 Comments on “L’industrie pour les nuls”

  1. Bien rédigé, bien expliqué …. à diffuser le plus largement
    Notre tissu industriel ne cesse de se réduire …. alors que nous pourrions certainement opérer des alliances, RENAULT en est un exemple ….
    Les alliances, les groupements fédèrent plus de résultats que des disparitions !!!
    Ou alors …..je n’ai pas compris l’ère de la mondialisation
    S’agissant du Capitaine Carlos Ghosn ….
    qui a fait devenir RENAULT 1er acteur mondial par l’alliance RENAULT -NISSAN
    pourquoi le Patronat français reste-t’il silencieux,ainsi que le Medef ?
    Une certaine cruauté revient aux Medias ( en 1ère manche ) à l’endroit de Calos Ghosn si bien même certains évoquent la présomption d’innocence …

  2. Expliquer notre industrie d’une manière simple, dédramatiser auprès du public (enfants, enseignants, parents). Non, ce n’est plus Zola! Nous sommes riches de savoir-faire, d’inventivité, alors parlons en ! Une piste, peut-être, c’est de mieux passer le relais entre génération. Le mieux placé pour expliquer son métier c’est celui qui l’a pratiqué pendant des années car il en parle avec passion. Pourquoi ne pas organiser une association où de personnes volontaires disposant de temps pourraient venir expliquer leur carrière. Nous pourrions ainsi concentrer un vivier de compétences et en relation avec les différents acteurs (Collèges, lycées, centre d’apprentissage, universités, fédérations de parents d’élèves…) expliquer d’une manière plus riche et plus simple les métiers d’aujourd’hui et de demain.

  3. Bien que je regrette vivement la disparition de l’industrie française, je trouve votre analyse trop fortement centrée sur les grands groupes qui ont eux-mêmes contribué à la disparition du tissus industriel, par cupidité (en forçant un peu le trait). Si les grands groupes sont aidés (nombreux dispositifs), les PME et ETI agonisent depuis des années, victimes du délitement de l’industrie : forcées à sourcer à l’étranger et à baisser leurs marges pour survivre.
    De plus, l’industrie, c’est avant tout des Hommes passionnés. Mais les jeunes (et aussi les « un peu moins jeunes » dont je fais parti) ne connaissent plus l’industrie. Sans visibilité, l’industrie ne séduira plus. Cette perte de visibilité entraîne des difficultés de recrutement : entre des profils recrutés à prix d’or (par exemple pour combler un départ) et des profils similaires payés au lance-pierre car faisant partie des meubles, le fossé n’est plus à creuser et le torchon brûle…
    A mon sens, on pourra continuer à analyser chaque situation sans trouver de solution universelle pour faire pousser à nouveau l’industrie : le champ est stérile, pollué par trop de revendications. Pour retrouver un terreau fertile, il faudrait que chacun fasse son travail correctement et soit rétribué équitablement. Et notre rôle individuel? montrer l’exemple, et étant aussi irréprochable que possible.

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