La trottinette et l’industrie

L’automne ensoleillé 2018 a vu se développer un « nouveau » mode de transport urbain, la trottinette…électrique. Le marché a explosé et sur les chaussées comme les trottoirs ces petits engins se faufilent non sans danger pour tous les autres…mais aussi et surtout pour leurs pilotes et passagers. On déclare leur vitesse limite à 25 km/h, mais chacun a pu constater que cette affirmation est inexacte, et les incidents nombreux vont conduire…forcément…à une réglementation. L’imagination déployée dans ce secteur d’activité est exceptionnelle, aussi bien au niveau de l’engin, avec ou sans selle, que de sa propriété et de son usage, les ventes explosent, il y en a à tous les prix et l’utilisation des smart phones permettent d’en disposer sans les posséder. Ce retour vers leur enfance avec des matériels plus sophistiqués réjouit incontestablement les adultes et l’on voit des cortèges intergénérationnels dans les rues qui ne manquent pas d’attraits.

Je tente depuis plusieurs années d’expliquer comment l’industrie du futur va se construire et comment nous devons nous y préparer, je profite de cette invasion de la trottinette électrique pour essayer une nouvelle fois de me faire comprendre. J’ai eu beau chercher dans les journaux et sur la toile une analyse industrielle sur ce phénomène j’ai fait chou blanc, il est clair que l’afflux de ces engins et de leurs adeptes sème le trouble dans les villes, non préparées, et que c’est ce sujet et lui seul qui intéresse. Il me faut donc, une fois de plus remonter le courant.

Notre société dans les pays développés est en train de passer de la propriété à l’usage. Il y a eu une longue préparation à  cette évolution avec les locations, les leasings, les échanges, mais le numérique a fait exploser cette possibilité, chacun peut se donner l’illusion du bonheur avec des environnements variés dans une multitude de pays et des biens matériels dont il n’a qu’un usage momentané, et ceci à des couts inimaginables. L’industrie des produits finis, du logement à l’automobile en passant par toutes les nécessités de la vie courante, a dû s’adapter. L’industrie des matériels, en amont de celle-ci doit également tenir compte des nécessités de flexibilité, ses « clients » sont contraints de changer souvent leurs fabrications, tout en maitrisant leurs couts.

La trottinette de notre enfance continue à servir sa clientèle habituelle, mais il y maintenant des engins plus sophistiqués, non plus seulement mécanique, métallurgie et plastiques, mais moteur électrique, batterie, chargeur et électronique avec logistique associée. Où va se faire la marge, ce qui est le ressort de l’industriel ? La précipitation pour s’emparer du marché de la trottinette électrique en libre-service, le grand nombre d’acteurs qui proposent des solutions, montre que c’est l’usage qui est privilégié. Les engins demandés par ces nouveaux acteurs vont être standard par société et on notera un « plus » soit sur la machine elle-même, soit sur le service rendu. Le loueur ne pourra faire de marge que s’il résout le problème logistique, mettre les trottinettes là où sont les consommateurs et arriver à effectuer les recharges dans de bonnes conditions.

Le constructeur de trottinettes va donc devoir répondre à plusieurs marchés, celui des acteurs de location, mais aussi celui des individus voulant un engin répondant à « leur besoin », rétractable pour la mettre au bureau, moins de dix kilos, avec selle démontable, pouvant accueillir deux personnes…un outil de plus en plus personnalisé, avec de la marge possible également.

Son outil de fabrication ancien n’est guère adapté à cette nouvelle gamme, et il doit trouver sur le marché des composants dans un autre circuit industriel que par le passé, batterie, moteur, électronique…De constructeur avec un atelier à la chaine il devient ensemblier à la demande, soit il change de métier, soit d’autres rentrent à sa place et le font sortir.

Une analyse plus approfondie qui n’est pas l’objet de ce papier pourrait déterminer où en est l’industrie de la trottinette et où elle peut s’incruster. Les couts matières et main d’œuvre sont importants, comme la disponibilité des produits clés que sont les batteries. Les constructeurs automobiles sont déjà dépendants de l’Asie pour les sources d’énergie, il en sera de même pour les trottinettes, les dispositifs électroniques des loueurs viendront du même endroit…et sans doute les moteurs électriques.

Qu’est-ce qui risque de ne pas être chinois, (ou coréen ou japonais) dans notre trottinette électrique ? Tout ce qui n’a pas de marge évidente ! par contre la conception du réseau, la logistique, le traitement des données, les « applications » des smart phones…on devrait savoir-faire. J’ai compris que « Lime » était une société californienne et « Wind » berlinoise. Ce n’est pas un marché énorme, et la France ne mourra pas de ne pas avoir d’acteur majeur dans la trottinette. Mais il est clair que depuis quelques années on voit venir la trottinette électrique, les pouvoirs publics en parlent, les Maires s’en préoccupent comme compléments aux vélos dont ils encouragent la promotion pour des raisons évidentes de congestion de leurs cités. Qui doit s’occuper de la satisfaction éventuelle d’un marché naissant par une production nationale ? Je ne souhaite pas la création de nouveaux arsenaux, j’espère que tout le monde l’a compris désormais, mais la conquête d’un marché intérieur susceptible de déboucher sur un marché international, cela devrait intéresser quelqu’un quelque part, ne serait-ce que par un concours d’idées. La presse aurait dû s’interroger sur le sujet, elle qui montre du doigt les insuffisances du nombre d’emplois dans notre pays. Aujourd’hui on devrait pouvoir lire sans difficulté quelque part l’histoire de la trottinette française, des initiatives devraient se manifester, succès ou échecs, peu importe, mais ce monde qui bouge est enthousiasmant. On devrait au moins y participer, on a le droit de ne pas réussir partout !

Le numérique permet de repartir dans des domaines que nos charges sociales nous ont conduit à devoir abandonner, sur la trottinette bas de gamme je ne sais pas si nous y sommes encore, mais on voit bien notre boulet par rapport aux pays à bas salaires. Mais ces nouveaux engins moyenne gamme et haut de gamme avec électronique associée et logistique pointue peuvent dégager des marges justifiant un assemblage dans notre pays, un rapatriement pour redevenir un acteur national puis international, on a le droit d’essayer !

A la demande d’Atlantico j’ai répondu à des questions concernant un sauvetage industriel, un de plus, dans les « Hauts de France » . J’ai indiqué que nous devions centrer nos efforts sur l’industrie du futur et qu’il fallait changer de conception. On ne peut pas « sauver » des emplois industriels, on doit examiner une production en regard de sa flexibilité et de son aptitude à remplir des taches variées, évolutives, impliquant de nouveaux clients, c’est l’usage des produits que l’on peut fabriquer qui va déterminer la viabilité de l’outil ou sa mise à l’écart. On ne peut plus rien « sauver », on est à même d’écrire au futur ou on disparait, mon observation à travers le pays c’est que nous avons tous les atouts pour réindustrialiser le pays en changeant nos concepts. Je n’ai aucune idée sur le fait que la trottinette soit ou non une bonne idée, je regrette simplement qu’il n’y ait pas eu une dizaine de jeunes entrepreneurs français qui soient venus parler à la télé et dans les journaux sur la bonne méthode pour rouler français dans nos villes et dans le monde avec le soutien des élus locaux et nationaux.

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