Le déménagement des Ciments Lafarge …une anecdote sans conséquences ?

Lorsque les Ciments Lafarge s’allient aux Ciments Holcim début 2015, on annonce une fusion entre égaux et on rassure de toutes parts pour célébrer une belle opération (Franco-Suisse) qui bâtit la première entreprise mondiale du secteur. Trois ans après, la belle alliance conduit à fermer le siège de Lafarge à Paris et à concentrer la direction en Suisse. On parle de 200 emplois, puisque c’est le critère retenu…et on passe à autre chose. Il est vrai que les nouvelles quotidiennes ne manquent pas, aussi bien en France que dans le monde, et que l’on avait déjà considéré que le fleuron français du ciment avait quitté le pays.  On avait d’ailleurs fait illusion en montrant que les dirigeants opérationnels venaient de Lafarge…cela n’a pas duré. Dans la corbeille 2014/2016 il y avait aussi Alcatel /Nokia, Alstom/General Electric, Rhodia/ Solvay , et ce n’est, hélas , pas fini si on ne tire pas les enseignements de ces sinistres.

Reprenons donc le dossier Ciments, c’est-à-dire celui d’une industrie de matériaux pour le bâtiment, ciments, granulats et béton prêt à l’emploi. Les implantations les plus capitalistiques sont les usines à ciment, les autres, granulats et béton étant beaucoup plus réparties dans l’ensemble des territoires, le ciment représente environ 70% de l’activité, on va donc raisonner à partir de ce seul matériau en sachant que c’est une approximation. Le ciment est aussi très énergétivore, un tiers du cout, et polluant. L’ensemble est très pondéreux, on considère que le ciment ne doit pas faire plus de 300 Kms pour avoir une chance d’être compétitif. Cette activité est donc régionale, c’est-à-dire que si l’on a une cimenterie à un endroit donné et si elle est moderne elle peut dissuader l’implantation d’une autre à ses cotés puisqu’elle peut dominer à vie son » hinterland ». Par contre tout va se jouer sur la productivité et les économies d’énergie tandis que le « clinker », la matière première peut connaitre des dumpings de pays à salaires sobres. On pourrait donc imaginer des cimentiers régionaux ou nationaux, avec une mutualisation des progrès techniques, puisque l’essentiel du marché, sa totalité même, est dans les circuits courts dus aux couts de transport de matériaux très lourds.

Ce n’est pas ce qui s’est passé, il y a eu, et il continue à y avoir concentration et mondialisation d’un secteur dont la logique est locale et régionale. (On a même compris que les grandes compagnies bâtissaient des usines dans des pays à risques et finissaient par se prendre les pieds dans le tapis comme les Ciments Lafarge en Syrie !)  Deux explications à cette évolution, l’affaiblissement du marché domestique avec l’explosion au contraire des marchés de pays en développement (90%) et la nécessité de disposer de capitaux énormes pour installer des usines à ciment (l’équivalent de deux années de chiffre d’affaires). C’est donc la logique financière qui l’a emporté sur les considérations techniques ! C’est là la leçon à méditer car elle explique la distance de plus en plus grande entre une sphère financière qui règle ses comptes et une réalité technique avec ses ingénieurs et ses techniciens qui ne comprennent plus dans quelle logique ils sont engagés. Ce divorce que l’on pourrait aussi décrire comme celui des managers et des directeurs, comme celui des technocrates et des techniciens, comme celui des élites économiques et des praticiens est illustré de manière exceptionnelle par cette histoire des ciments.

En France les Ciments Lafarge apparaissent en 2006 / 2007 comme le leader mondial avec 1612 sites de production, 61 pays et 63 000 salariés, dix ans après ils ont disparu dans une entité Suisse. Déjà les Ciments Français avaient été absorbés par les Italiens d’Italcementi finalement avalé par l’allemand Heidelberg. La justification est de lutter contre les Chinois qui trustent le marché avec 58% de l’utilisation du ciment mondial et de résister au Mexicain  Cemex spécialiste du béton prêt à l’emploi. Tout cela est vrai et vérifiable comme l’envol du Nigérian Dangoté, mais la concentration de ces unités par ailleurs de puissance avant tout locale par nature est-elle la bonne solution de résistance à l’essor de la Chine qui construit partout pour sa population énorme comme le fera l’Inde. Ne faudrait-il pas, à un moment, réfléchir à la bonne stratégie pour l’industrie lourde dans notre vieille Europe ? Qu’avons-nous gagné à vendre notre  sidérurgie française à l’Indien Mittal, notre aluminium aux Canadiens …et notre industrie énergétique à General Electric ? Quelle est la logique qui conduit à accepter une OPA de la première compagnie portugaise EDP de la part des Chinois ? Au fond nous ne savons plus ce que nous voulons et nous errons sans objectif en maximisant le profit de quelques investisseurs !

En ce qui concerne le ciment , élément essentiel de la construction, rien ne s’opposait à une industrie nationale, Lafarge, Ciments Français, Vicat, avec un développement de l’utilisation de nos techniques en pays tiers, avec des coopérations éventuelles avec des acteurs locaux majoritaires. Le ciment est un produit « local » à utilisation « locale ». Certes le marché s’étend en Chine, mais les Chinois veulent être maitres chez eux, il faut donc coopérer et non pas se confronter tout en maintenant des acteurs locaux ailleurs comme Cemex (Mexique) ou Dangoté (Nigéria).

En ce qui concerne l’emploi, il est clair que des usines rentables resteront ouvertes, que le siège soit à Paris ou à Zurich. Mais en regardant pourquoi on est arrivés là, on peut observer que  les résultats des Ciments Lafarge ont chuté entre 2007 et la fusion en 2015 jusqu’à atteindre des chiffres d’entités cinq fois moins grosses. Nous avons donc assisté avec cette fusion Lafarge -Holcim à une opération financière et non industrielle, c’est une logique purement financière qui a conduit à cette fusion, et si nous ne réfléchissons pas ensemble, en France et en Europe à ce type de décision c’est la condamnation à terme de tout notre appareil industriel. Nous pouvons continuer à parler des nouvelles technologies, à rêver à notre excellence en la matière mais la réalité de la production c’est de savoir si nous achetons français ou européen quand nous construisons les bâtiments et les infrastructures et si nous faisons de même lorsque nous faisons les choix énergétiques. Rien ne justifie qu’il faille acheter notre ciment ailleurs, rien ne justifie non plus que nos matériels énergétiques viennent de pays exotiques, c’est notre responsabilité collective de pays développé de ne pas accepter la dépendance issue uniquement de considérations financières.

One Comment on “Le déménagement des Ciments Lafarge …une anecdote sans conséquences ?”

  1. 50 ans d’expérience industrielle (personnelle) dans des grands groupes et des PMI pour en arriver à voir ce qui s’est passé et continue à se passer. Pourquoi les Compagnie Générale des eaux, la Compagnie Générale d’Electricité,……et d’autres sont-elles remplacés par de grandes structures multiproduits étrangères Général Electric, SIEMENS…Pourquoi un business model reconnu ailleurs est rejeté en France.Pourquoi les chantiers STX n’ont-ils un avenir que parce que FINCANTIERI ( Groupe Public Italien ) a mis 80 millions d’euros sur la table pour devenir majoritaire et acquérir un fleuron national: l’un des leaders mondiaux des navires à passagers qui a pratiquement 10 ans de carnet de commandes sur un marché en croissance.

    Pourquoi personne ( y compris les bras armés de l’état ) pour garder STX. ce qui n’est pas du protectionnisme mais du réalisme et du bon sens. Et que l’on nous explique pas que l’état va garder le contrôle! Non là encore c’est la finance (!) qui refuse l’obstacle car le R.O.I est trop faible. Mauvais calcul car le ROI réel est élévé par la technicité maintenue et préservée, par la notoriété, par la fierté nationale, par l’emploi créé et maintenu et ses conséquences directes et indirectes….

    Pour y avoir travaillé je connais bien les Chantiers de l’atlantique devenus STX, la CGE, ALSTOM, l’énergie CNIM et Babcock et les PMI actives sur d’autres secteurs comme Président de Finauteuil Investissements.

    Je partage les analyses de Loïk Le Floch-Prigent

    Claude Orphelin

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