O temps ! suspends ton vol (Lamartine)

Devant la profusion de nouvelles sur notre industrie en ce mois de Septembre 2017, j’avais envie d’invoquer notre poète Lamartine pour lui demander son aide pour réfléchir un peu !

Plongé depuis près de deux ans dans les décisions stupides issues du démembrement de la Compagnie Générale d’Electricité (l’ex CGE) nous avons assisté au reclassement des actifs, les Chantiers de l’Atlantique cédés aux Norvégiens puis au Coréens pour le franc symbolique rachetés par les italiens …stoppés , la chute d’Alcatel après fusion avec Lucent cédé à Nokia pour faire l’Airbus de l’internet… annonce de suppression d’emplois, stoppé encore, l’abandon de Alstom Energie pour permettre une autonomie créatrice au département ferroviaire, et là encore une annonce de rapprochement avec l’allemand Siemens, celui dont on ne voulait à aucun prix il y a quelques mois encore… des suppressions d’emplois chez Alstom-General Electric après des engagements de faire l’inverse, l’abandon de la filière industrielle française des éoliennes en mer, un projet de loi pour stopper l’exploration de la production des hydrocarbures en France, pour donner l’exemple au monde, mais l’achat par Total de Maersk Oil au Danemark, la demande de permis en Grèce et la prolongation du permis en Guyane, la fermeture de centrales nucléaires en France mais la promesse d’en vendre partout ailleurs, et toujours le refrain : tout cela se fera en » respectant l’emploi », c’est-à-dire l’Etat veille à ce que les engagements de maintien d’activités sur notre territoire soient tenus ! Personne n’y croit plus mais on le déclare toujours avec une voix convaincue .

Est-ce de cela qu’il s’agit ?

A volume égal de production l’emploi industriel décroit et continuera à le faire. Mais lorsque l’industrie, la production disparait, c’est l’ensemble de l’activité économique et sociale qui est détruit, ce que j’essaie de faire comprendre à partir du drame prévisible de l’usine GMS de La Souterraine dans la Creuse. Il faut donc réapprendre à soutenir notre appareil productif.

A chaque fois qu’un de nos centres de décision industriels disparait, Pechiney, Arcelor, Comptoirs Lyon-Allemand, Rhône-Poulenc, Thomson, Alstom-Energie, Ciments Lafarge…nous nous mettons en danger car nous perdons la maitrise de notre avenir. Nous pouvons négocier, obtenir des engagements des opérateurs extérieurs, mais le verdict de ces derniers mois c’est que rien ne tient mieux que la présence des équipes dirigeantes dans notre hexagone ( et non la seule nomination d’un français à la tête d’une division) . Il est donc clair que si l’on peut conserver les sièges des Chantiers, d’Alstom-Transport pour ne parler que de ceux qui sont en balance, c’est mieux pour notre avenir. Je suis donc pour défendre pied à pied les lambeaux de notre patrimoine, c’est pourquoi j’avais averti de la mauvaise décision concernant Alstom, je n’ai pas été démenti par la suite des évènements, et je dois dire que cela a été encore plus vite que ce que j’avais pensé. Je me suis réjoui de voir stoppé le départ programmé des Chantiers vers l’Italie, et je suis heureux que l’on remette sur l’ouvrage le dossier Nokia-Alcatel, mais ces dossiers sont la partie émergée de l’iceberg, tout est à repenser, c’est-à-dire l’industrie du futur.

L’industrie n’est pas statique, elle est en perpétuel mouvement scientifique, technique, industriel et commercial, c’est par notre aptitude à préparer notre appareil de production à l’évolution du monde que nous pouvons y conserver notre place. Possédons-nous les techniques de demain et avons-nous les hommes (et les femmes) pour les mettre en oeuvre ? Mes observations ont forgé ma conviction que nous avons tout en mains pour réussir, mais que nous faisons tout pour ne pas mettre les bonnes personnes en position de responsabilité tandis que nous tournons le dos systématiquement aux évolutions techniques ! Consternant ! Incompétence, frilosité, idéologie, déni de réalité…on peut prendre chaque dossier « raté » et apercevoir ce curieux mélange tandis que nous observons dans le même pays, le nôtre, des succès incontestables avec des personnalités conquérantes, détonantes,

anticonformistes, contestées, compétentes et pragmatiques. Les jugements portés sur eux sont sévères, quelquefois odieux, et il semble toujours que les beaux esprits attendent impatiemment leurs chutes !

Puisque l’on me demande fréquemment pourquoi je ne me résigne pas, je vais répondre de façon laconique aujourd’hui, mais je continuerai à le faire dans les prochains mois de façon plus incisive sur des cas précis. Je rencontre tous les jours des hommes et des femmes qui » en veulent » et sont déterminés, et nous possédons avec le numérique la compétence nécessaire à un redémarrage de l’industrie à travers tout le pays. Il suffirait souvent d’un coup de pouce en fonds propres, d’un geste d’une banque régionale à autonomie élargie pour modifier le paysage industriel national.

Deux bémols, je n’ai aucune confiance dans le pouvoir central et Paris pour mener à bien cette transformation de notre appareil productif, je n’ai aucune confiance dans la sélection académique pour trouver les hommes et les femmes qui vont l’effectuer. Ce n’est pas une croyance, c’est le résultat de mes observations sur le terrain et je pense que beaucoup de mes concitoyens ont pu faire le même constat ravageur.

En ce qui concerne les échecs passés on voit qu’il n’y a eu aucun diagnostic partagé, et avec les nouvelles orientations proposées sur les dossiers « en vue », on répète les mêmes errements. Le diagnostic doit porter sur la technique, l’industrie et le marché et le personnel, oui, le personnel doit y être associé. Il n’a pas forcément tous les diplômes qui font honneur aux parents parisiens, mais ils connaissent leur métier et ils sont capables d’en prévoir les évolutions ! Ils ne sont pas dans la « précaution » ou le « conservatisme », ils sont dans l’action et connaissent à la fois la concurrence et la clientèle. Leur donner aujourd’hui la connaissance des possibilités offertes par le numérique est un impératif, ce ne sont d’ailleurs pas d’ eux qu’ émanent les craintes et les réticences, mais des cadres « protégés » qui n’ont pas acquis leurs galons sur le terrain. C’est pourquoi je me suis insurgé contre le mot déplacé du patron de Véolia sur les gens brillants qui n’avaient pas besoin d’apprentissage, nous avons tous besoin d’apprendre, à tout moment, et ceux qui font nous apprennent. Tant que l’on n’a pas intégré cette évidence on va à l’échec.

Une fois, avec ce qu’il faut pour le chef d’entreprise industrielle d’humilité, être arrivés à ce diagnostic, une stratégie est indispensable , et quelles que soient les concertations envisagées, elle finira par être décidée par un homme dont la tache alors sera d’expliquer et de tenter de convaincre le plus grand nombre. Cet exercice n’est pas facile et c’est pourquoi la sélection académique n’est pas pertinente, il faut à la fois de l’écoute et du caractère. Si on est incapable d’écouter on se met en position de ne pas répondre aux questions et on plonge dans l’incertitude la majorité du personnel, mais si l’on n’arrête pas de vouloir satisfaire ses interlocuteurs on sème le doute et on entretient le flou, c’est ravageur pour la motivation, l’entreprise se met en léthargie…

Lorsque l’on parle de rapprochements d’entreprises on doit rechercher non l’addition des chiffres d’affaires mais la compatibilité technique, industrielle, commerciale et surtout humaine, et cela aussi il faut l’expliquer et le démontrer.

Beaucoup se reconnaitront dans ce tableau, les réticences à l’introduction du numérique, les fausses bonnes raisons invoquées, les nominations aux titres ronflants sans réelle action de terrain sont légions dans nos entreprises industrielles, grandes, moyennes ou petites… Avant de savoir sur les entreprises dont on parle aujourd’hui ce que va être leur avenir en termes de capital ou de gouvernance, faisons le diagnostic partagé de l’introduction du numérique et de ses conséquences. A-t-on entendu une fois, une fois, parler des imprimantes 3D à propos de GMS à La Souterraine, sait-on où en sont les Chantiers à cet égard, et Alstom-Transport …et toutes les affaires dont on va

entendre parler dans les prochaines semaines ? Regardez ceux qui réussissent non seulement ils peuvent en parler, mais ils font.

« O temps ! Suspends ton vol , et vous heures propices, suspendez votre cours « et réfléchissez avec les gens de terrain avant de décider !

One Comment on “O temps ! suspends ton vol (Lamartine)”

  1. « Cet exercice n’est pas facile et c’est pourquoi la sélection académique n’est pas pertinente, il faut à la fois de l’écoute et du caractère. »
    Pourquoi ne pas nommer carrément ‘les grandes écoles’ ? Car, dans les écoles, on leur avait enseigné le ‘management’ et, pour leur honneur, qu’ils devraient toujours se revendiquer les héritiers exclusifs du génie français, oubliant qu’ils le partagent avec des millions d’autres.
    Ah! si on pouvait les sélectionner par une bonne dose de courage en plus des mathématiques !

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