Un apprenti ! Pour quoi faire ?

Né en 1953, Mathias Muller devient apprenti comme outilleur en 1973 , à 20 ans, chez l’automobiliste bien connu AUDI . En 2010, après avoir gravi tous les échelons, il devient Président de Porsche, et après le scandale Volkswagen est choisi pour régler les problèmes à la tête de cette entreprise en 2015.

Le récent commentaire du Président de Véolia sur l’apprentissage qui » n’est pas pour ses propres enfants car ils étaient brillants » et que, par conséquent, « le problème ne s’est pas posé », illustre plutôt bien le fossé qui sépare notre inconscient collectif de la réalité industrielle. Si les enfants sont « brillants », à savoir scolairement au-dessus du panier, ils n’ont pas besoin de se confronter aux réalités dont l’apprentissage est une des meilleures écoles. Ainsi nous berçons-nous d’illusions depuis des décennies avec des « bons élèves » sélectionnés avec soin pour prendre les rênes de l’économie tandis que des entrepreneurs « sans même le certificat d’études » réussissent à créer des empires en proie au mépris des diplômés à vie.

Dans mon livre « la bataille de l’industrie » j’ai montré que notre appareil industriel avait été trahi par cette fausse compétence, celle du diplôme originel alors qu’elle devrait reposer aussi sur l’expérience. Loin de moi l’idée d’incriminer ceux qui ont eu une réussite académique et le monde scientifique exige une soif d’apprendre considérable qui commence très tôt. Mais le succès industriel ne répond pas aux mêmes critères, et notre propension à célébrer nos intelligences précoces a été pour beaucoup dans notre déclin des vingt dernières années. La multiplication dans les équipes de direction des grandes entreprises de cerveaux « brillants » acceptant mal la contestation des gens de terrain explique en grande partie nos échecs qui ont eu tendance à se multiplier. Il faut avoir vécu des situations critiques dans les usines pour savoir qu’un homme expérimenté sans études « brillantes » mais au savoir-faire reconnu peut sauver en un clin d’œil une situation désespérée. Je l’ai vécu aussi bien dans les laboratoires de recherche que dans les ateliers ou les exploitations, il existe une connaissance théorique, une autre empirique, et plus on se rapproche de la production et plus cette dernière est prédominante.

L’industrie c’est ce mélange subtil de la vision, du rêve, et de la réalité, à la fois technique et commerciale. Mais rien ne peut se faire de grand sans humilité devant la connaissance et l’expérience de « ceux qui font », ceux qui réalisent. On peut partir de la réussite scolaire et se trouver confronté aux problèmes réels, les surmonter, prendre des risques, passer des semaines sans sommeil et s’apercevoir que les solutions sont dans les mains des « hommes de l’art ». On se met alors à les écouter, à apprendre d’eux et on finit par obtenir les conditions de la réussite. On peut aussi commencer par l’autre bout, apprendre du terrain et grandir avec les problèmes de plus en plus complexes que la production nous pose. Mais dans l’un ou l’autre cas l’industrie est l’école de l’humilité devant la multiplicité des disciplines scientifiques et techniques impliquées et la compétence empirique accumulée par un certain nombre d’individus discrets et dévoués, fiers de leurs métiers et de leurs outils.

Devant un risque de catastrophe, une anomalie insoupçonnable, une panne incompréhensible qui vient fragiliser l’ensemble d’un secteur de production les plus « brillants «  s’effacent devant l’expérience, le flair, le doigté, de professionnels chevronnés qui ont le sens du produit et de l’outil de production. J’ai cité souvent le mot de François Michelin qui attendait de ses collaborateurs qu’ils »sentent le caoutchouc », j’ai vu des cheminots « entendre les rails », j’ai entendu des foreurs arrêter l’outil avant qu’il entame une progression impossible dans de la roche trop dure, j’ai connu des commerçants m’expliquer que le produit proposé ne « se vendrait pas » alors que les études marketing étaient positives. La vie industrielle repose donc sur une connaissance scientifique et technique, sur une logique, sur une rationalité, mais aussi sur une expérience, une culture, des sensations, un terrain, en grande partie inexplicables aujourd’hui. Je ne doute pas des progrès technologiques qui vont faire reculer cette part, et le numérique est là pour nous le montrer tous les jours, mais il restera dans cette belle mission qu’est la production une part d’inconnu devant des évènements inattendus internes ou externes.

Qui doit être le chef d’entreprise, celui qui vient de la Grande Ecole ou celui qui vient de l’Apprentissage ? Les dernières années notre pays a répondu par la première alternative, j’ai plaidé pour que ce soit les deux et que l’on arrête le dénigrement de la seconde. Il est temps que notre pays se réveille à cet égard, il est désormais le dernier à considérer que la sélection d’industriels peut se faire à partir des succès académiques, le Président de Véolia vient de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, mais il nous faut désormais accepter notre erreur historique et repartir dans la bonne direction en paraphrasant Georges Brassens « le diplôme ne fait rien à l’affaire, quand on est con on est con …entre nous plus de controverse ! »

Laisser un commentaire