GM & S : un serpent de mer dans la Creuse !

Dans le train qui vous amène-poussivement- de Paris à Limoges, le dernier arrêt est pour « La Souterraine » ! Ville de 5000 habitants elle avait déjà perdu une activité industrielle en 1992, les costumes de Fursac délocalisés en Pologne (340 emplois) et il ne lui reste plus qu’une usine, celle de la GM § S qui fait travailler 277 personnes et qui est, par conséquent, le poumon de l’agglomération.

La société fait de l’emboutissage, elle était spécialisée dans l’automobile et surtout Peugeot, et a été placée en redressement judiciaire en Décembre 2016. C’est, bien sûr, le premier dossier qu’a dû traiter à chaud le nouveau gouvernement, et on l’a fait « à l’ancienne », c’est-à-dire en tordant le bras aux deux constructeurs français pour qu’ils augmentent leurs commandes ce qui permet (peut-être) de passer ce mauvais cap et de trouver un repreneur.

Loin de moi de tourner en dérision cette première approche, j’ai été dans cette position en 1981, et j’ai dû faire pareil, beaucoup doivent encore s’en souvenir, mais nous savons bien tous que c’est du court terme et qu’on n’a pas le loisir de s’en féliciter car les problèmes demeurent et iront en s’accélérant. Derrière cette usine, c’est toute une agglomération, c’est une souffrance terrible pour un bout de notre territoire et surtout pour des salariés qui ont le sentiment d’être compétents, de posséder un savoir-faire , et de ne pas être reconnus pour le travail accompli au service de leur entreprise et des constructeurs automobiles !  Belfort hier avec Alstom, Amiens avec Whirpool, aujourd’hui et demain La Souterraine et bien d’autres encore. Notre industrie disparait peu à peu entrainant avec elle des malheurs individuels et collectifs avec comme seule explication ou commentaire :« la mondialisation ». Ainsi se construit lentement l’idée que seule la fermeture du pays peut permettre la continuité des installations de production réparties sur le territoire national et cette évolution mentale est destructrice. Avec Edmond Rostand, j’aurais tendance à dire « c’est un peu court jeune homme ! »

Ce dossier, je devrais dire, ces dossiers industriels, sont connus depuis longtemps ! Cela fait quinze ans que chacun déclare avoir « sauvé » La Souterraine ! Soutenu par l’Etat, le groupe Altia regroupe onze sites industriels dans la fabrication des pièces métalliques et « La Souterraine » devient une pièce de cet ensemble ! En 2014, trois ans après, le groupe Altia cède l’activité emboutissage à un fonds d’investissement américain, et en Avril de la même année cette branche est placée en redressement judiciaire ! L’usine sera alors reprise par un italien et va perdre progressivement des clients jusqu’à retrouver le placement en redressement judiciaire fin 2016 et donc obtenir un «  manager de transition » pour trouver un repreneur. Pour les constructeurs automobiles ces activités d’emboutissage peuvent être sous-traitées dans maintes usines et la direction achats cherche le mieux disant , il n’y a pas de raison d’aimer ou pas La Souterraine, il y a des petites pièces à acheter et plusieurs producteurs.

Cette affaire peut effectivement durer encore quinze ans de plus en vivant un drame tous les trois ans, mais on pourrait aussi considérer que notre pays a besoin de ces petites villes où les ouvriers sont attachés au travail industriel et qu’il convient de conserver et de faire évoluer ces savoir-faire…même dans la Creuse ! Je crois à la mobilisation industrielle des salariés, à leur engagement et perdre cette motivation est un désastre pour notre pays. Posséder un esprit industriel est un trésor que l’on n’a pas le droit de négliger.

On sait aussi que lorsqu’un client correspond à plus de 30% de l’activité de son sous-traitant, les deux sociétés sont en danger, le donneur d’ordres comme celui qui les reçoit. Cela a été le drame des sous-traitants de la construction navale, par exemple à Nantes-Saint Nazaire, et chacun là-bas a bien compris la nécessité d’avoir beaucoup de clients dans beaucoup de secteurs, et beaucoup de pays ,  mais la crise a conduit aussi à la génération d’écosystèmes multi entreprises avec une pénétration de l’innovation à travers des coopérations universitaires ou d’autres centres de recherche. Les activités du traitement des métaux évoluent et les nouvelles technologies peuvent les révolutionner, aussi bien lors de la commande des machines que de la pénétration des imprimantes 3D. Pour des usines comme celle de La Souterraine, il est donc impératif pour survivre  de multiplier les clients dans tous les pays et les coopérations avec la recherche et l’innovation à travers ce que l’on nomme aujourd’hui un « cluster » !

Mais les pauvres employés de l’usine qui sont conscients et fiers, à juste titre, de leurs compétences, ne sont pas responsables de ce manque de vision du futur et donc de l’impréparation de leurs installations aux nouvelles demandes des clients en qualité et en prix, ils ont obéi et ont cru à la compétence de leurs supérieurs et de leurs donneurs d’ordre.

Et c’est, bien sûr, là-dessus qu’il faut réfléchir

  • Il n’y a pas d’industrie viable sans vision long terme d’un industriel et de son équipe aux commandes véritables des outils. Depuis que je regarde cette activité de La Souterraine, il n’y a pas eu de véritable industriel en charge, il y en a eu dans d’autres sociétés industrielles auxquelles je fais souvent référence comme Valeo ou Faurecia, et les résultats sont là
  • Une usine de cette nature doit appartenir à un écosystème et il est du devoir des Grands Groupes qui y font appel de surveiller si les fabrications envisagées continuent à contenir les potentialités des techniques modernes. Autrement dit c’est une responsabilité des grands groupes que de s’assurer qu’il ne va pas y avoir de drames technico-économiques chez leurs sous-traitants et soit d’y remédier, soit de prévenir les pouvoirs publics en anticipant les difficultés. Mais pour cela il faut que les chefs des grandes entreprises aient la conviction de leur responsabilité nationale et territoriale et c’est pourquoi je plaide pour que les directions générales restent implantées dans notre pays, à l’inverse de ce qui est arrivé les années dernières avec Rhodia en Belgique, Alstom Energie aux USA, Lafarge en Suisse, Alcatel en Finlande… Bâtir des écosystèmes performants ne peut se faire qu’avec la participation des grands groupes industriels, EDF pour l’électricité, Peugeot et Renault pour l’automobile, Total pour le pétrole et le gaz, Michelin pour le pneu, Air Liquide pour les gaz, DCNS pour la Construction Navale…

Ce qui est urgent pour La Creuse l’est aussi dans beaucoup de départements français qui ne vivent que de l’industrie de transformation et qui trébuchent sur ce qu’on leur dit être la mondialisation. C’est faux, les difficultés viennent de quelques chefs d’entreprises médiocres ou inexistants et d’absence de véritables solidarités industrielles. Dans certaines régions, la Vendée ou le Lyonnais par exemple, on a vu se constituer au cours du temps ces compétences industrielles et cette dynamique collective au service de notre pays et de ses habitants, il est temps aujourd’hui de s’en souvenir et de respecter ceux qui ont un savoir-faire et de les utiliser.

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