Whirlpool : une rentrée ratée pour l’industrie dans la campagne présidentielle

On sent bien dans le pays une nécessité de traiter le problème industriel du pays. A chaque occasion de parole donnée au peuple il est question de chômage et de désindustrialisation. J’avais fait remarquer ici que la promotion du documentaire de François Ruffin avec un « César » , documentaire sur la fermeture de l’usine d’électroménager de Whirlpool d’Amiens était significatif de l’importance pour le pays tout entier de l’avenir de son industrie.

Las, comme nous l’avons tous déploré, nous avons sombré dans des histoires qui n’avaient guère de rapports avec le futur. Trop contents d’éviter les problèmes de fonds sur lesquels ils manquent de compétence, les acteurs ont traité de sujets convenus les mettant à l’aise dans les questions comme dans les réponses. Le choix des deux derniers candidats d’aller à Amiens qui symbolise l’existence d’un débat réel sur l’industrie et la mondialisation aurait pu permettre aux commentateurs d’élever un peu leur niveau d’analyse et de questionnement. A part un débat qui a détonné il n’y a eu que la question jugée centrale de savoir « qui avait gagné » en termes médiatiques, qui avait fait » un beau coup » ! Désastreux dans le commentaire, on est vite rentré dans le sondage immédiat après s’être félicités et congratulés sur la bagarre enfin commencée. Le spectacle, encore le spectacle !

J’ai cherché vainement un petit historique de ce marché du gros électroménager en France et de l’apport de notre industrie nationale sur la scène mondiale.

Première observation, si nos marques nationales existent toujours, elles sont toutes propriétés d’entreprises internationales, américaine, suédoise, allemande, algérienne… Cet électroménager qui représente 20 milliards d’euro de marché intérieur a été dans l’ensemble abandonné depuis longtemps à l’investissement étranger. Les anciennes marques françaises Laden, de Dietrich, Brandt, Vedette, Sauter, Thomson, Gaggenau, Faure…sont désormais propriétés d’entreprises dont les centres de décision ne sont plus dans notre pays. Ceci est loin d’être récent et on peut dire que nous n’avons pas attendu l’année 2017 pour abandonner collectivement ce secteur d’activités.

Deuxième observation, nos acheteurs ont conservé des sites industriels en France, pour le suédois Electrolux par exemple, premier européen du secteur avec 28% du marché mondial, des sites en Vendée à La Roche sur Yon ou Aizenay  , et encore Bosch-Siemens allemand avec Gaggenau à Lipsheim. Ces productions s’orientent vers le haut de gamme d’année en année.

Troisième observation, les marges du secteur sont faibles car pour le matériel tout-venant qui représente un pourcentage important des ventes le prix est fondamental et la concurrence des pays à faible cout de main d’œuvre se fait sentir depuis les années 1980, et c’est ainsi que les sud-coréens ont vite conquis une part de marché et désormais les chinois de Haier appuyés par un gigantesque marché intérieur. L’américain General Electric a finalement jeté l’éponge et vendu son département électroménager à Haier en 2016 pour 5,6 milliards de dollars !

Dans ce tableau difficile les grands non asiatiques du secteur essaient de résister, L’italien Indesit s’est allié à l’Américain Whirlpool en acceptant de lui céder 60% de son capital, Fagor a cédé son département aux Algériens de Cevital, et les turcs de Beko pèsent sur leurs prix de fabrication. Pour toutes ces compagnies le pour cent de différence des prix de fabrication conduit à envisager le déménagement des installations de fabrication dans le bas de gamme. Le nombre de sites fermés dans l’Europe occidentale est impressionnant, en Allemagne, en France, en Italie, en Suède au profit de l’Europe orientale, Slovaquie, Pologne … Le ressort pour maintenir la production dans les anciens pays de production est l’innovation et le haut de gamme.

En ce qui concerne l’innovation le maintien de centres de recherche de l’industrie internationale  en France est rendue possible par l’originalité de notre Crédit Impôt Recherche à la fois utilisé et attractif. Pour ce qui est de la priorité à l’installation d’une production en France d’une innovation, il est clair que ceci n’est pas possible si le centre de décision est hors du pays. Lors du rachat du département Energie d’Alstom par General Electric, j’avais déjà expliqué que quelles que soient les promesses elles ne pourraient pas être tenues car une entreprise américaine aura toujours comme priorité l’économie américaine. Il est donc vital pour notre pays de conserver des centres de décisions en France, nous ne pouvons que constater que nous avons abandonné depuis longtemps ce secteur particulier du gros électroménager.(Heureusement nous avons encore des niches exceptionnelles comme SEB dans le petit électroménager). Devant le différentiel de compétitivité entre la France et la Pologne qui serait de 7%, il est clair que la production a vocation à déménager, mais que l’innovation qui aurait du être préparée depuis longtemps d’une nouvelle production d’autres machines a certainement été prévue ailleurs puisque les dirigeants sont aux USA et que pour eux tout ça c’est l’Europe. Le problème d’Amiens ne date donc pas d’aujourd’hui, il existe depuis 1989, date du rachat de Philips, propriétaire du site, par l’Américain Whirlpool ! Déjà, dès 1994 Whirlpool annonce la couleur en fermant sur ce même type de matériel le site allemand de Schorndorf ! Les lave-linges d’Amiens partent en Slovaquie en 2002, et en 2008 un programme de réduction drastique des couts est engagé mondialement (OPTIMA !).

Dernière observation avant de laisser la porte à l’élaboration de solutions, le marché français est de l’ordre de 20 milliards depuis vingt ans, mais il correspond à la vente de 7 fois plus d’appareils aujourd’hui qu’il y a vingt ans ! Ceci donne une bonne indication de l’évolution du secteur.

A partir du moment où nous souhaitons conserver notre niveau de vie ou le faire progresser, il nous faut sauvegarder notre industrie et la développer. Tout le reste est littérature. Pour y arriver il faut à la fois innover tout en maintenant sur nos territoires impérativement tout le haut de gamme en production. Nous avons besoin du marché mondial pour nos produits à forte marge et nous ne pouvons pas lutter contre les pays à bas cout de main d’œuvre pour le bas de gamme. (Nous ne pouvons donc pas nous fermer sous peine de mourir). Par contre toute production issue de nos laboratoires et de nos entreprises initiée industriellement en pays tiers est un appauvrissement de notre pays à terme. Si nous devons déménager une production ailleurs nous devons avoir un coup d’avance et avoir préparé la production chez nous du produit suivant. Je le répète, et c’est vrai de tous les secteurs de l’activité de production, ceci est rendu possible aujourd’hui, y compris le rapatriement de productions, par la généralisation de l’utilisation des nouvelles technologies, essentiellement le numérique. Nous avons les compétences et nous avons encore l’argent nécessaire dans nos épargnes nationales.

Je n’analyse le gros électroménager que de l’extérieur, c’est-à-dire que je me sens incompétent sur ce sujet, mais si nous voulions reprendre une partie de notre marché intérieur, il faudrait viser le haut de gamme, un centre de décision français, et une possibilité pour le client d’avoir un produit de série parfaitement adapté à ses besoins et à la maintenance programmée. Tandis que la concurrence va poursuivre dans le bas de gamme catalogue jetable, donnons corps à l’idée du développement durable, de l’avertissement de la maintenance à distance, de l’adaptation du matériel, et de sa durée de vie garantie sur une période plus longue. Le numérique nous permet d’envisager l’optimisation et la satisfaction des besoins individuels sans augmentation du cout de fabrication, apprenons collectivement à rendre possible le développement durable en redéfinissant notre appareil industriel. Mais cela veut dire aussi confiance dans l’avenir de l’industrie nationale et soutien des chefs d’entreprise qui croient encore au succès de notre pays.

2 Comments on “Whirlpool : une rentrée ratée pour l’industrie dans la campagne présidentielle”

  1. Raisonnement logique et positif. Faut-il encore que les conditions établies par l’administration facilitent sa mise en place, à commencer par la fiscalité qui n’incite pas vraiment les capitaux à rester officiellement en France…

  2. Oui, bien sûr, c’est par l’innovation que nous pourrions développer bien des secteurs industriels français qui, sans elle, continueront à mourir en s’effondrant sur eux-mêmes peu à peu. Mais la capacité à innover ne se développe que si on soutient les imaginatifs industrieux, en général des ingénieurs et pas forcément issus de nos plus grandes écoles. Et ce que j’ai connu pendant plus de 50 ans dans les milieux de la recherche et des ateliers m’a montré le contraire; rien ne m’avait préparé à accepter que la condition impérative du succès des innovations de valeur en France soit que l’homme innovateur qui a trouvé réussisse à éviter l’hostilité de ses confrères des « grands corps de l’Etat » qui, dans les directions, estiment de droit que rien de valeur ne peut se faire en dehors d’eux; et pourtant ce n’est pas par leurs qualités d’imagination que les concours les ont discriminés …. Encore une question « d’oligarchie » ?

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