Rigoletto deuxième acte :  Un débat supposé présidentiel !

Dans ce que l’on a appelé « le Grand Débat » du 4 Avril de manière un peu pompeuse, les onze candidats à la magistrature suprême ont parlé durant quatre heures épuisant tous les auditeurs héroïquement restés devant leurs postes.

Les commentateurs du lendemain ont surtout retenu les insultes et le comportement d’un des participants. Qu’il soit devenu ainsi le héros d’une soirée illustre bien sa médiocrité : il suffit donc d’une insistance à prononcer des grossièretés pour satisfaire le monde médiatique ! Il est clair que ceci n’a plus rien à voir avec la préparation d’une échéance cruciale pour l’avenir du pays et que la découverte d’un nouveau Rigoletto ne risque pas de modifier la politique du pays.

Cependant, en même temps, au cours de cette soirée, en l’absence des intéressés, des accusations ont été lancées contre les chefs d’entreprises en général et certains en particulier sans que ceci ne gêne les moins du monde ni les animateurs ni les participants au débat. Les personnes ainsi mises en cause n’auront jamais l’occasion de se défendre devant un public aussi large, les absents ont tort, mais, en plus, c’est toute la profession des « patrons d’entreprises » qui a ainsi été insultée sans que personne ne s’avise qu’elle n’était pas représentée sur le plateau ! Cette façon de trouver des boucs émissaires, de les montrer du doigt, m’a profondément choqué et il se trouve que certains d’entre eux ont été mes collaborateurs et que je les considère comme respectables, talentueux et attachés à l’intérêt du pays dans leur carrière.

Le bouffon Rigoletto se gausse du prince et s’en sert, le prince lui permet de se moquer aussi de ses courtisans car il dit ainsi tout haut ce que lui ne peut pas toujours dire, mais il s’agit de dénoncer des travers sur le mode comique comme le font les amuseurs télé d’aujourd’hui, la dérision a envahi les écrans et les hommes politiques finissent par être plus souvent imités et raillés sans qu’il ne soit plus nécessaire qu’ils ne parlent eux-mêmes. C’est une évolution de la démocratie que l’on peut regretter mais que les réseaux sociaux affectionnent. Il est donc devenu difficile de parler des problèmes de fond.

Un chef d’entreprise d’aujourd’hui n’a rien à voir avec la caricature du 4 Avril ! On a changé d’époque, le 19ème siècle est derrière nous et le « Grand Capital » évoqué par certains parmi les onze ne fonctionne pas comme dans leurs lectures.

Un chef d’entreprise industriel, qu’il dirige une petite ou une grande entité, est soumis aux mêmes règles de fonctionnement modernes, il doit avoir une vision, vivre personnellement les produits de son entreprise, et motiver l’ensemble de son personnel. Celui qui réussit arrive à faire partager son diagnostic par le plus grand nombre, à expliquer et faire comprendre sa stratégie de développement et ainsi à conduire l’ensemble de son personnel à donner le meilleur de lui-même pour assurer le succès de ses initiatives. Parmi les impératifs de la motivation individuelle il y a, bien évidemment, le salaire, mais il ne faut pas sous-estimer le plaisir du travail bien fait et celui du travail d’équipe. L’entreprise d’aujourd’hui et de demain c’est celle où l’on s’accomplit dans le travail, pas celle où on le subit ! Les nouveaux outils à notre disposition issus de ce que l’on appelle les nouvelles technologies permettent d’aller plus vite dans cette direction, numérique et robotique en particulier.

Les Industriels français ont connu des succès incontestables tout au long du siècle dernier et certains ont poursuivi cette longue chaine de dirigeants dédiés à leur entreprise et au pays qui les avait vus naitre et qui les avait éduqués. Ces talents ont prospéré dans une atmosphère mêlant initiative privée et stratégie nationale avec l’intervention de l’Etat. Quels que soient les pays industriels à succès cela a toujours été le cas, notre pays a sans doute été plus loin que les autres dans l’initiative publique. Mais les réussites sont toutes issues d’une vision d’un chef d’entreprise et de sa « désobéissance ». Suivre les modes, rechercher la satisfaction des médias, celle des chapelles et des confréries, n’a jamais permis de développer notre industrie. Ce sont des francs-tireurs qui ont structuré notre appareil industriel et non ceux qui recherchent des récompenses ou de la reconnaissance sociale. Beaucoup, d’ailleurs, après une période d’apprentissage dans des sociétés classiques, s’en sont évadés pour pouvoir s’épanouir et aller au bout de leurs idées innovantes ! Composer, se soumettre, obéir aveuglement, suivre, sont des gros mots pour des industriels.

Alors, comme il a été souligné lors du débat, certains ont échoué et conduit une partie de notre appareil industriel à l’échec, mais beaucoup, dans le même contexte, la France, ont réussi. J’ai voulu analyser des cas dans les deux catégories et c’est pourquoi je m’élève contre la tonalité du débat du 4 Avril. Ceux qui échouent sont ceux qui tiennent compte des avis élogieux que prononcent sur eux des suiveurs de modes, ceux qui refusent la constitution de sociétés diversifiées permettant d’encaisser les ruptures techniques, ceux qui passent leur vie à effeuiller les marguerites pour revenir à leur « cœur de métier », ceux qui se libèrent de secteurs entiers pour »racheter leurs actions », ceux qui, les yeux rivés sur leur cours de bourse, attendent des applaudissements spontanés des analystes financiers alors que leur tâche est de les convaincre, ceux qui obéissent aux injonctions des Etats pour satisfaire les intérêts à court terme des politiciens avides de succès électoraux.

Je ne veux donc pas défendre tous les industriels, loin de là, j’ai suffisamment dénoncé les abandons successifs des dernières années, Alstom, Rhodia, Lafarge, Alcatel, souligné les faiblesses stratégiques de Sanofi, EDF, Areva, Engie…pour ne pas être soupçonné de corporatisme, mais il faut qu’hommes et femmes politiques comme commentateurs reprennent leur sang-froid, il y a des talents dans notre pays, ils réussissent, ils n’ont pas la vie facile car ils sont jalousés voire méprisés par les uns et les autres et notre intérêt collectif est de les encourager et de faire en sorte qu’ils soient imités et pas l’inverse.

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