Des réponses à mes lecteurs

Lors de mon dernier article sur les ressorts de la réindustrialisation j’insiste sur la nécessité de disposer de vrais industriels visionnaires prenant des risques et de capitaux permettant de faire fructifier leurs actions.

Bien évidemment, orientés par les politiques de communication des principaux médias , certains de mes lecteurs veulent connaitre les « secteurs » à privilégier et la façon dont il va falloir agir pour « ne pas rater les révolutions technologiques en cours ». Ces questions sont passionnantes car elles vont me permettre d’expliquer les raisons pour lesquelles ce n’est pas cela que j’ai développé à la fois dans mes articles et dans mon livre « la bataille de l’industrie ».

Pour faciliter les débats économiques on a pris l’habitude de distinguer dans les opérations industrielles des secteurs, des filières, et c’est d’ailleurs ainsi que s’organise l’ensemble des représentations professionnelles, formations, syndicats, chambres de commerce et d’industrie et unions patronales. On parle donc de la Chimie, de la Mécanique, de la Métallurgie, de l’Informatique…et nous  enfermons donc dans des catégories toutes les activités de production. Ces distinctions commencent dès l’école et les études de techniciens ou d’ingénieurs et il est clair, par exemple, qu’il convient de distinguer dès le départ des travaux électriques si l’on parle de courants faibles ou de courants forts, c’est-à-dire qu’il existe dans la science et la technique des spécialités dont la connaissance intime n’a pas trop d’une vie pour percer les secrets. L’expertise encyclopédique est désormais impossible l’expertise est ciblée et difficile à maintenir tant les progrès sont quotidiens. La rédaction du document « Etat des sciences et des techniques » qui avait été demandé à la communauté scientifique française en 1979 serait impossible à refaire aujourd’hui.

Ce foisonnement de découvertes, de travaux, de technologies, conduit inévitablement à des transformations des produits, des procédés, des outils qui intègrent des éléments de plusieurs domaines, de plusieurs « métiers », les concepts sur lesquels reposent nos organisations ont explosé et c’est dans un autre type de société que nous évoluons aujourd’hui, on parle de « nouvelle révolution industrielle », « d’ubérisation », de « digitalisation »… on essaie de rationaliser une réalité qui ne se décrit plus en catégories alors que celles-ci sont de nature à nous rassurer. Puisqu’il s’agit de redresser l’industrie et que nous sommes légitimement inquiets de son affaiblissement, on s’interroge sur ce qu’il faut faire pour ne pas « louper » les prochaines étapes comme il semble que nous ayons échoué auparavant à préparer l’avenir.

Ainsi notre besoin de revenir aux secteurs nous a-t-il conduit à engager des « investissements d’avenir » et la sélection des « industries du futur » ! On a même considéré que les « énergies renouvelables » étant une nécessité planétaire, il convenait de bâtir chez nous un secteur industriel qui serait le fer de lance de l’emploi industriel national !  Force est de constater que l’industrie ne fonctionne pas comme cela, que passer du concept à la réalité, de la volonté politique à la production, des intentions à la production, exige la mobilisation de talents que les sélections rationnelles ne permettent pas. La bonne industrie, celle qui répond le jour venu aux besoins des clients, a besoin d’un environnement favorable beaucoup plus que d’intellectuels brillants expliquant les orientations à privilégier.

Pour me faire comprendre je vais prendre trois sujets qui traversent les écrits des apôtres de la « révolution industrielle », les énergies marines, les drones, la robotique.

En 1966 était inaugurée l’usine marémotrice de la Rance, c’est dire si l’énergie des mers a été étudiée chez nous et si nous y avons cru ! Malgré les chocs pétroliers des années qui ont suivi, cette expérience n’a pas été poursuivie. Les « moulins à marée » que nous connaissons en Bretagne sont des objets de musée, les alternatives ont été préférées. Avoir la houle, les courants, les vents, les marées, et ne pas s’en servir alors que nous allons acheter le pétrole et le gaz hors de nos frontières est rageant, et l’on peut comprendre que les responsables politiques demandent aux scientifiques, techniciens et industriels de se mobiliser. Encore faut-il, avant de faire des appels d’offres monstrueux comme ceux des parcs d’éoliennes en mer, mesurer la capacité industrielle de nos entreprises et ne pas prendre nos désirs pour des réalités. Il est clair qu’ après avoir engagé Alstom et Areva dans ces rêves, avoir aidé nationalement et régionalement aux investissements, notre pays se retrouve maintenant avec General Electric (USA) et Siemens (Allemagne) ! Belle réussite technocratique. Pour les hydroliennes et autres nous sommes encore aux phases expérimentales, on a droit d’espérer, mais pas de bruler les étapes. Pour réussir il faudra des concepteurs compétents, des industriels avisés et des investisseurs mobilisés, ce ne sera pas simple car ni la technocratie ambiante ni les conditions optimales pour les investissements risqués ne sont au rendez-vous. On ne crée pas une industrie avec des intentions et des fonctionnaires mais avec des techniciens et des industriels. On peut créer des conditions favorables pour des premiers marchés, mais l’objectif doit être la compétitivité avec les autres formes d’énergie, en l’occurrence accepter de payer l’énergie six fois plus que le prix actuel conduit à vouloir créer un monde artificiel qui ne peut que s’effondrer. Cette méthode, technocratique, politicienne, médiatique, se berce d’illusions désastreuses.

Les drones connaissent le même engouement et on a l’air d’imaginer qu’une grande industrie doit naitre à partir d’initiatives publiques. Mais d’abord qu’est-ce qu’un drone ? Parle- t -on d’un jouet télécommandé ou d’un aéronef sans pilotes programmé pour une mission déterminée, ou encore d’un sous-marin sans pilote ? Je ne veux pas minimiser l’intérêt d’une industrie nationale du jouet mais la distinction mérite d’être faite car de quelques grammes à plusieurs tonnes, avec des usages civils ou militaires, on ne parle pas toujours de la même chose. Les composants des drones sont dans le commerce et une industrie des drones peut se concevoir à partir d’une vision d’un marché avec des « produits catalogue » ou en répondant à des appels d’offres spécifiques. De toute façon le fabriquant de drones est et sera avant tout un « intégrateur » c’est-à-dire qu’il va assembler et utiliser un maximum de produits standard pour diminuer les prix du matériel neuf comme de la maintenance. Cette industrie peut donc se développer à tout moment à travers un visionnaire appuyé par des investisseurs acceptant le risque puisque ni les produits ni les marchés ne sont encore stabilisés. Que ce soit dans l’air ou dans l’eau, nous avons les concepteurs, il nous manque les donneurs d’ordre nationaux qui ont pris un retard inexplicable et donc les capitaux n’ont pas été au rendez-vous en temps utile. Mais on a tout pour réussir, le veut-on vraiment ?

Pour la robotique on ne peut pas dire que la situation actuelle soit une surprise, on parle de robots depuis bien des décades, comme on a regretté les difficultés de notre industrie dans les machines-outils. La robotique est asiatique et les chinois viennent de racheter l’entreprise allemande KUKA qui faisait figure de leader du secteur en Europe. Le savoir-faire pour construire une industrie de robots illustre bien le propos des secteurs de notre langage courant et de notre inconscient sur les industries d’avenir. Il s’agit d’assembler des composants pour des objectifs déterminés avec un mélange de produits catalogue et de réponses à des appels d’offres spécialisés, c’est-à-dire l’installation robotique de nouveaux ateliers industriels où la valeur ajoutée n’est pas forcément dans les composants ou dans les produits catalogues. Le fait d’être « dépendant » de produits du commerce importés dans ce secteur comme dans bien d’autres peut être irritant, mais ce qui serait bien plus grave serait de ne plus pouvoir imaginer ce que seront les ateliers du futur. Le fait de posséder un secteur très compétent dans la conception, la simulation, et donc la définition de l’usine virtuelle à partir de laquelle on va construire les ateliers réels m’apparait autrement plus important, et donc la compétence dont nous disposons aujourd’hui avec quelques grands champions du numérique et une myriade de start-ups est une meilleure préparation de l’avenir que de sauter sur sa chaise en criant robotique. Nous avons ce qu’il faut pour réussir, sachons l’utiliser et le valoriser, n’attendons pas que ce soient les industries étrangères qui viennent faire la promotion de notre propre savoir-faire comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui.

On en revient donc à partir de ces trois exemples à mon souci principal, bien reconnaitre les vrais industriels qui ont réussi ou qui peuvent réussir et les soutenir, et par ailleurs créer un environnement administratif, culturel, fiscal et bancaire soutenant et valorisant la prise de risque industriel. Ce sont les visionnaires industriels eux-mêmes qui vont définir les produits d’avenir sur lesquels l’industrie va prospérer, ils n’ont aucun besoin de fonctionnaires pour passer un examen et demander de remplir des dossiers, ce sont des procédures automatiques comme le crédit d’impôt recherche qui permettent la fluidité des idées et des transformations qui en découlent. Il faut que l’environnement national à l’égard de l’industrie change si l’on veut la faire redémarrer et personne ne peut (et ne doit !) déterminer sans compétences et sans prendre lui-même de risques sur quoi cela doit porter. Il y a une part d’irrationalité dans le développement industriel, de hasard, de risque, c’est ce qui en fait la beauté et l’intérêt. Si l’avenir était linéaire et facilement prévisible, nous intéresserait-il autant ?

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