France : une politique énergétique à reconstruire

Les prises de position se succèdent …et se contredisent, mais désormais pro-comme anti-nucléaires finissent par douter de tout et de l’inverse de tout et il apparait urgent de décider …de ne rien décider dans la confusion .

Tout d’abord faisons ensemble rapidement le diagnostic de la situation de l’électricité dans notre pays et en Europe . Ayant poursuivi des objectifs contradictoires , nos pays et l’Union Européenne sont arrivés à un désordre incroyable . La France avait un service public basé sur l’indépendance énergétique et le service universel , il est  désormais désarticulé, démembré , et l’indépendance programmée des réseaux et de la distribution ne va que l’aggraver . Mais nous avons aussi cru à l’objectif « énergies renouvelables » en accentuant les investissements dans les énergies intermittentes (éolien, solaire) , ce qui a alourdi l’addition pour les contribuables-consommateurs et donc contribué à faire l’inverse de ce que la concurrence devait réaliser ! Et enfin , les subventions (payées par le consommateur) attribuées aux énergies renouvelables ont créé un marché de gros de l’électricité artificiel puisque inférieur désormais aux prix les plus bas de la production réelle .

Hinkley Point : et si la réflexion précédait l’action ?

Dans un pareil contexte général la première chose à faire est de s’assurer que l’on mettre de l’ordre dans le secteur et non d’investir dans un programme qui a pris du retard pour « satisfaire la parole donnée » aux britanniques dans un univers qui s’est considérablement modifié . Si l’on ne dispose pas d’une vision à long terme de notre électricité nationale et européenne , attendons donc d’y voir clair !

Mais il y a encore deux éléments majeurs qui doivent nous inciter à la prudence

Le premier c’est que nous ne savons pas si les EPR représentent le futur de notre industrie nucléaire . Il serait bon d’attendre que Flamanville et ses homologues chinois fonctionnent avant de prendre fait et cause pour ces monstres couteux . Tout indique que ces prototypes le resteront et que c’est une nouvelle génération qui verra le jour grâce aux progrès techniques engendrés par l’introduction du numérique dans le design des nouveaux produits . L’exemple des Russes de Rosatom devrait nous servir de leçon si nous n’étions pas aussi « cocoricos «  . Nous ne savons pas aujourd’hui si l’EPR va pouvoir fonctionner rapidement , mais nous sommes surs que ce ne sont pas les engins qui vont pouvoir représenter l’avenir du nucléaire ni français ni , a fortiori , mondial . Les raisons de cet échec sont nombreuses , ce n’est pas le moment de régler nos comptes , mais celui de préparer l’avenir , nous avons les techniques et les hommes , le problème est de les mobiliser sur le futur et non sur la nostalgie . Nous attendons depuis des mois la position finale de l’Autorité de Sureté Nucléaire sur la validité de la cuve du réacteur de Flamanville qui recèle des anomalies , et maintenant nous savons que l’on s’interroge sur l’application dans le passé des procédures de contrôle de l’usine du Creusot d’Areva chargée de sa fabrication !

Par ailleurs puisque nous ne savons pas si l’EPR de Flamanville va fonctionner et dans quelles conditions , il parait illusoire de le « vendre » aux britanniques en l’état , sauf s’ils prennent le risque avec nous de le faire en toute connaissance de cause  . C’était ce qui était prévu avec une minorité d’EDF dans le projet et la garantie financière de la Banque d’Angleterre . Ces deux conditions ayant sauté , le projet est désormais porté par EDF seul et c’est trop lourd compte tenu des incertitudes techniques et du contexte dément de la reprise par EDF d’Areva NP et du marché de l’électricité du , encore une fois, à la dérégulation assortie des subventions aux énergies renouvelables , et surtout aux intermittentes -solaire et éolienne-

Que l’on prenne le problème d’Hinkley Point par un bout ou un autre , il est urgent d’attendre , et que l’on ne me dise pas que la décision s’impose pour sauver la filière nucléaire , il faudrait m’expliquer comment on va sauver la dite filière si Flamanville ne marche pas et si EDF disparait à la suite d’un investissement britannique incontrôlé !

Pour éclairer ce débat sur l’avenir d’EDF , la vision que l’on peut avoir de son futur , ce qui devrait conditionner ses choix , il me parait urgent de revenir sur quelques fausses évidences .

La première est celle de la nécessité de remplacer dans des délais courts le dispositif actuel basé sur le nucléaire par un autre , plus équilibré , où il y aurait seulement la moitié de la production par cette filière , et ceci au profit des énergies renouvelables . Dans la mesure où l’on prévoit dans le même temps des économies d’énergie et où on se résigne au déclin industriel (dans les prévisions officielles !), ceci induit la fermeture d’un grand nombre de réacteurs existants dans des délais brefs. A force de taper sur les énergies fossiles (sauf en Allemagne et en Chine) et sur le nucléaire (surtout en Allemagne) , la population en arrive à espérer un avenir radieux de cette évolution célébrée avec la COP 21 à Paris puis à New York . La réalité n’est pas si simple . La première , jamais évoquée, c’est que nos installations nucléaires sont amorties , et donc que nous en tirons un avantage compétitif par rapport aux autres pays . Si le grand carénage prévu pour augmenter leur durée de vie va couter de l’argent , ce n’est rien par rapport à de nouvelles installations qu’elles soient ou non nucléaires , et le démantèlement ultérieur coutera le même prix ! Arrêter une centrale nucléaire pour des raisons d’affichage politique est très cher , il reste à démontrer que ce serait  bénéfique en carbone , et c’est pourquoi les décideurs nationaux n’arrêtent pas de dire que le nucléaire va être remplacé par le « vertueux «  renouvelable .

Les intermittents font le spectacle !

Et c’est là où la démonstration patine , car lorsque l’on parle de « renouvelables «  on couvre deux entités , les intermittents  , solaire et éolien , et les autres qui ressemblent aux fossiles , c’est-à-dire que l’on peut appeler quand les besoins se font sentir , l’hydraulique, la géothermie , et la biomasse . On voit bien cette propension à faire la confusion et rapidement à préconiser éolien et solaire pour remplacer le nucléaire …malheureusement c’est faux . On ne peut , tant que le problème du stockage électrique n’a pas fait de progrès  et même en investissant lourdement sur la modification du réseau ,qu’envoyer une faible part de production électrique intermittente pour la consommation . Si l’on devait suivre les projections faites par les obsédés des énergies intermittentes , et ceci en satisfaisant les consommateurs qui ne veulent pas de délestages (suspensions d’alimentation électrique) il faut impérativement disposer d’un substitut et donc de centrales hydrauliques ou thermiques ! Nous avons fait le plein pour les centrales hydrauliques en France , il reste le thermique !Mais cela va , de toute façon remplacer alors une production non carbonée par une production carbonée , que l’on prenne le charbon , le gaz ou la biomasse . Si l’on veut malgré tout aller dans cette direction et ne pas « retomber » dans le fossile, on peut amorcer la transformation des centrales charbon en utilisateurs de biomasse ! Cela voudrait dire que plutôt que de montrer du doigt les centrales charbon , ce serait grâce à elles  que l’on pourrait développer une filière originale , pauvre en carbone et participant à l’indépendance énergétique par utilisation de la biomasse ! Comme quoi il faut réfléchir avant de condamner !  Les décisions de favoriser la disparition des centrales charbon avec un prix plancher de la taxe carbone seraient donc absurdes , il faudrait, au contraire , les subventionner pour qu’elles puissent intégrer une part de biomasse !

On ne peut donc pas remplacer , même à couts prohibitifs comme envisagés avec les éoliennes en mer , les centrales nucléaires ou les centrales thermiques par de l’éolien ou du solaire , sauf à faire admettre par la population que l’absence de vent ou de soleil se traduira par des interruptions de services tandis que le prix de leurs notes d’électricité va augmenter ! Le Danemark vient de faire ce diagnostic et a donc décidé de conserver ses centrales charbon , cela mérite analyse .

C’est désormais l’heure de l’affirmation d’une véritable politique énergétique

Comme j’ai du mal à me résoudre à ce que l’industrie de mon pays poursuive sa chute , je pense aussi que l’avantage de compétitivité français du aux couts faibles de l’électricité doit être maintenu et qu’il faut donc que la notion de cout rentre dans les raisonnements des décideurs , ce qui conduira à arrêter de dire n’importe quoi et de décider n’importe comment .

La deuxième idée , martelée désormais avec une insistance démesurée , c’est que le projet EPR d’Hinkley Point est « indispensable «  pour la filière nucléaire française …et que la décision est à prendre vite .

Nous sommes là dans une autre dimension du sujet qui est  la maitrise d’une technique et son exportation éventuelle . Ce n’est plus à proprement parler le problème d’EDF qui est le producteur d’électricité majeur du pays et qui doit fournir du courant électrique à la population le moins cher possible dans le respect du service universel  , principe de base de notre Etat . Réaliser ou non l’investissement britannique n’ a aucune incidence sur cet objectif de base , on parle donc d’autre chose qui est le rayonnement de la France industrielle dans le monde . Si l’on considère que le grand carénage va se faire et qu’il va mobiliser l’industrie française , on peut même douter que le projet britannique soit « indispensable » en termes d’emploi (Quelques petits pour cents de l’effectif global) ! Par contre ce qui était et est toujours « indispensable » pour maitriser la filière actuelle en France ce serait de rapatrier le turbo alternateur Arabelle d’Alstom que le gouvernement a laissé filer chez l’Américain General Electric , là nous serions  vraiment dans la protection de la filière nucléaire française ! Le turbo alternateur des centrales nucléaires est une merveille technologique développée par Alstom avec l’aide d’EDF et des laboratoires français , elle a été cédée aux américains avec la vente de Alstom Energie à General Electric sans états d’âme de la part des responsables gouvernementaux. Il y a quelques semaines le groupe Chinois Yantai Taihai a reçu l’autorisation de devenir majoritaire dans une chaudronnerie Normande CTI Groupe qui possède une technologie originale dans le nucléaire …on voit par là combien on se mobilise sur la « filière » !

Donc on ne parle plus d’EDF mais de la promotion d’un type de réacteur, l’EPR, imaginé par un accord franco-allemand de 1992 et qui a dérapé depuis jusqu’à devenir un casse-tête technique et financier pour des générations d’ingénieurs ! Entre la rupture franco-allemande dans le nucléaire et l’accident de Fukushima qui a changé les règles , on peut dire que le projet a changé plusieurs fois et que le prototype français , celui de Flamanville , est presque construit alors que le design n’est pas terminé ! Toute cette affaire est un ratage , couteux , très désastreux pour notre orgueil national , sans doute encore rattrapable avec des délais et des couts inconnus , mais le produit final n’est pas le produit de l’avenir ! L’apprentissage de cette construction sera utile , on bénéficie toujours de ses échecs , mais la filière nucléaire française a besoin d’un produit compétitif , pas d’une vitrine repoussoir !

Techniquement  nous avons besoin de collaboration effective entre les acteurs compétents et d’un projet mobilisateur . Nous n’avons aujourd’hui ni l’une ni l’autre . Pourtant des équipes sont l’arme au pied , tant chez Dassault Systèmes que chez EDF  pour élaborer un réacteur d’un type nouveau , simple , robuste, et modélisé numériquement à l’image de ce qui a été fait chez Airbus. Au lieu d’utiliser les plateformes collaboratives existantes et utilisées par nos concurrents nous avons conservé notre fonctionnement en chapelles et nos egos consternants , tandis que nous voulons à tout prix convaincre que multiplier les prototypes va sauver notre industrie ! Nous sommes dans un monde , celui du numérique , où nous n’avons plus besoin de prototypes , nous avons une puissance de simulation colossale et nous pouvons nous en servir , dans ce domaine comme dans les autres , et nos concurrents nous l’ont montré .

 L’idée que le contrat britannique est merveilleux car il fige un prix du courant très rémunérateur pendant une très longue période et que donc il ne faut pas le laisser « échapper » est un mauvais argument . Voudrait-on dire que nos amis britanniques se font « rouler » avec un prix du courant trop cher et qu’il nous faut en profiter avant qu’ils s’en aperçoivent ? C’est cela notre comportement à l’égard de clients (et amis !) . Drôle de conception du commerce et de l’amitié ! Dans tous les pays du monde , l’énergie a un prix « politique » sous le regard attentif des pouvoirs publics . Comment peut-on imaginer que le Premier Ministre britannique , en 2025 ou 2030 acceptera de faire payer par ses concitoyens (et au bénéfice des français de surcroit !) un prix de l’électricité quatre fois supérieur au prix du marché !

Il  est encore temps de discuter , il est toujours temps de discuter ! Une décision qui devait impérativement être prise début Mai pour se préserver des foudres britanniques est repoussée en Septembre ! Que de temps perdu alors qu’il aurait fallu se mettre vraiment au travail depuis bien longtemps en collaborant , y compris avec les britanniques pour élaborer une vraie dynamique de succès pour tous .

Un détail , mais qui a son importance ! A force de mépriser l’industrie au point de ne plus prononcer ce mot et de parler d’ »entreprise », on a fini par confondre le producteur et l’exploitant . EDF n’est pas une entreprise industrielle , c’est une entreprise exploitante . Dans la définition d’un réacteur nucléaire et dans réalisation son importance est vitale et a été stupidement laissée de côté pendant des années , ce qui explique beaucoup des déboires dont nous parlons aujourd’hui, mais un exploitant n’est pas un industriel , il est toujours nécessaire que le producteur existe en tant que tel avec sa personnalité et son indépendance   , je continue donc à penser que la prise de contrôle d’Areva NP , c’est-à-dire de l’ex Framatome par EDF est une erreur , financière , ça on en a longuement discuté , mais aussi technique , il faut clairement distinguer l’exploitant de l’industriel , et ainsi ils travailleront mieux ensemble !

Non , faire dans la situation actuelle du dossier, Hinkley Point …vite … n’est pas indispensable à la filière nucléaire française , récupérer  le turbo alternateur Arabelle   et définir le réacteur et la centrale  du futur m’apparaissent les deux conditions vitales pour notre futur . Cela signerait , enfin , le retour à une véritable politique industrielle énergétique

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