Carlos GHOSN : Cap 2020

Carlos Ghosn par Loïk Le Floch-Prigent

Depuis sa chute, aucun de ceux qui ont approché Carlos Ghosn, travaillé avec lui, – à l’exception notoire de Francis Ford Coppola !- ne l’a défendu. Un consultant bien connu m’a raccroché au nez quand je lui ai rappelé qu’il devait à Renault l’essentiel de sa fortune… Il était forcément invité aux fêtes fastueuses de Ghosn. Quelle hypocrisie ! Quand vous êtes à terre, tout le monde vous lâche. Surtout quand vous ne faîtes pas partie de l’establishment, ce qui est son cas.

Je ne l’ai jamais rencontré, mais je sais ce qu’il traverse. J’ai été ce mouton noir. (*) J’ai voulu rendre hommage à ce personnage, qui me semble à la fois taillé dans le granit, et porteur d’une grande fragilité. Ce fils de petits entrepreneurs libanais réfugiés au Brésil voulait la reconnaissance de ses pairs, les grands patrons américains. Il a flambé, étalé son pognon.

Pour moi, Carlos Ghosn est d’abord un véritable industriel. Il « vit » son produit. Ingénieur des Mines, il a gravi les échelons chez Michelin, car il « sentait le caoutchouc » comme disait François Michelin. Envoyé au Brésil, il a fermé les usines non compétitives, et si bien réussi qu’il est envoyé aux Etats Unis où Michelin prend eau après des acquisitions hasardeuses. Le redressement sera rapide, sa réputation commence à s’étendre. Lui-même commence à se sentir à l’étroit dans une entreprise où la première place n’a rien d’évident.

Nommé Directeur Général Adjoint de Renault en 1996, il se concentre sur la réduction des coûts et sera l’artisan essentiel du retour aux bénéfices. En tant qu’ancien élève de Pierre Dreyfus, patron de la « Régie Renault », ami de Georges Besse, redresseur de l’entreprise, – assassiné en 1986-, je suis avec attention l’ascension de ce « jeune » aux dents longues qui suscite l’admiration mais aussi antipathies et jalousies.

En 1999 la deuxième entreprise japonaise d’automobiles, Nissan, est quasiment en faillite. Aucun constructeur n’en veut. Carlos Ghosn se dit prêt à relever le gant et en convint son président. Le voilà à la tête d’une entreprise avec 20 milliards de dettes et des pertes abyssales. En 2004 c’est une des firmes automobiles les plus rentables ! Ghosn est une star.

En 2005 Renault va mal, plombé par l’échec de ses modèles haut de gamme. Appelé au secours, il accepte le défi mais exige de rester aussi chez Nissan. Malgré la crise de 2008 qui va fragiliser l’ensemble du secteur, le redressement est spectaculaire. Obama lui demande même de venir diriger un des géants automobiles américains ! En 2017, Mitsubishi Motors veut rejoindre l’Alliance, qui devient le premier constructeur mondial.

Le 19 Novembre 2018, Carlos Ghosn est arrêté à sa descente d’avion, à Tokyo. A 54 ans, c’est la fin du rêve du génie de l’automobile, mais c’est aussi la descente aux enfers pour Renault et pour Nissan.

Les abus de biens sociaux dont il est accusé délient les langues, ceux qui le vénéraient se terrent, ceux qui ne l’ont jamais aimé jubilent, on aperçoit alors la solitude dans laquelle il avait fini par s’enfermer, considérant que ses performances le mettaient à l’abri.

C’est un visionnaire, un gestionnaire hors pair, un virtuose de l’automobile, comprenant à la fois l’évolution du produit et les désirs des clients. On en a fait un cost killer rigide et méprisant, mais les accords de compétitivité ont été signés par tous les syndicats sauf un. Derrière la raideur, il y avait une grande humanité et une volonté de faire marcher l’entreprise avec ceux qui la composent.

Il se retrouve depuis un an au Japon dans des conditions très dures. Il ne peut communiquer avec son épouse depuis 7 mois. Il vit un drame, c’est certain.

Mais ceux qui se réjouissent ont tort, car il est difficile de remplacer un visionnaire qui a construit un géant mondial. Il ne servira à rien de chercher des sous dilapidés tandis que des milliards s’évaporent devant nos yeux. En demandant que la France soutienne Carlos Ghosn, je ne pensais pas à l’homme pour lequel je n’ai aucune raison d’avoir ou de ne pas avoir de sympathie, mais à son œuvre qui peut encore s’effondrer.

(*) Le mouton Noir : Mémoires. Loïk Le Floch-Prigent, Pygmalion, 2014,

Loïk Le Floch-Prigent a a été PDG de la compagnie pétrolière Elf et président de la SNCF. Il a été incarcéré en 1996 puis en 2010 dans le cadre de l’affaire Elf.

5 Comments on “Carlos GHOSN : Cap 2020”

  1. Bonjour Loïc.
    Votre propos sur Carlos GHOSN me laisse sans voix. Je partage totalement votre analyse de la situation. Il est peut-être temps de construire l’Olympe des damnés de la terre. Il n’y a pas de raison que ceux que l’Establishment a écartés se terrent pour le reste de leur vie. Je vous propose, ainsi qu’à tous les volontaires que l’idée peut tenter, de créer GLORIOUS ROOTS. C’est l’idée de ce qui reste solidement implanté lorsque les fossoyeurs des « Dieux » croient les avoir totalement anéantis. GLORIOUS ROOTS aura pour vocation d’apporter toutes formes de soutien à ceux qui ont fait des prouesses professionnelles que tout le monde a pu objectivement observer, mais qui, pour une raison ou une autre, ont mordu la poussière et sont inexorablement engagés dans les voies de l’abîme social.
    Je me tiens à votre disposition pour en discuter.
    Parfois, les soutiens sont encore très nombreux? Mais ils se terrent parce qu’ils se croient seuls dans leur coin en estimant que le moindre propos de leur part feraient d’eux des cibles.
    Il faut mettre un terme à la destruction pénale des talents. Ils ont parfois des dettes à payer à la société. Mais ils doivent pouvoir survire dignement et prospérer à nouveau une fois qu’ils ont payé cette dette. A nous de leur en donner les moyens humains, sociaux et même médiatiques. GLORIOUS ROOTS pourrait créer et tenir un magazine chic et bien introduit qui aura aussi pour mission de réhabiliter médiatiquement les talents brisés. GLORIOUS ROOTS, LE RETOUR !

  2. Bravo Loïk. Je retrouve dans ce commentaire tout ce que j’admire en vous, l’humanité, l’empathie et surtout le bon sens. Quand les français comprendront-t-ils – et mes excellents confrères journalistes en particulier – qu’on ne joue pas au bridge avec les règles de la belote, que les grandes entreprises qui font vivre l’économie et par con séquent la nation sont confrontées à une compétition internationale sans pitié, que les grands chefs d’entreprise devaient être admirés comme les grands artistes ou les grands footballers parce qu’ils sont encore plus rares…
    Courage pour ce pauvre Ghosn que je ne con nais pas. Quant à la lâcheté et à la jalousie…. Vous en savez quelque chose.
    Amitiés
    Florence Mothe

  3. Pingback: Carlos GHOSN : Cap 2020 | Groupe Gaulliste Sceaux

  4. Bonjour Loïc
    Il y a longtemps qu’on ne s’est pas vu!
    Comme simple citoyen, j’ai été touché par ton papier sur Carlos Gohn. C’est vrai que tu peux mieux que quiconque te mettre à sa place. Je pense qu’il est surement tombé dans un guet-apens, Car on ne plaisante pas avec l’honneur au Japon. J’en sais quelque chose.
    Reste que l’hubris qui peut saisir tout être humain ne peut conduire qu’à sa perte à un moment ou à un autre. Il n’y a que les chefs d’état qui peuvent s’organiser pour le faire prospérer: cf la Turquie ou la Chine.!…
    Je t’embrasse

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.